Les dernières déclarations et articles qui ont été écrits ces derniers jours par plusieurs économistes et hommes politiques européens montrent que nous sommes à nouveau entrés dans une phase aiguë de la crise de l’Euro.

En Grèce, la question d’un possible retour à la Drachme est ouvertement discutée. En Italie, c’est Stefano Fassina, un économiste du Parti Démocrate (parti de centre gauche dont le premier Ministre actuel, Mattéo Renzi est issu), qui fut par ailleurs vice-ministre à l’Économie et aux Finances dans le gouvernement Letta, qui a décidé de franchir le Rubicon sur la question de l’Euro. Cette « conversion » de Fassina indique bien que le débat est en train de prendre de l’ampleur en Italie, allant de la Ligue du Nord au Parti Démocrate, et en passant par Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi ainsi que le Movimente Cinque Stelle de Bepe Grillo.

Plus récemment c’est un sociologue et économiste allemand, Wolfgang Streeck, qui dans Le Monde a publié une longue tribune pour indiquer que l’Europe doit abandonner la monnaie unique. Ces différentes prises de position, sans oublier celles de Podemos en Espagne, sont un bon indicateur du fait que nous sommes actuellement à un point de rupture. Streeck le dit sans ambages, le maintien de l’Euro est en train de tuer l’Europe et de provoquer une montée de l’antagonisme antiallemand. Ceci était prévisible depuis plusieurs années. Mais conduit à poser une série de questions. Quelles seront les conséquences d’un tel acte pour la Russie?

L’importance de la zone Euro pour la Russie

On le sait, ce pays commerce beaucoup avec les pays de l’Union Européenne, et de la zone Euro. Il faut donc regarder avec attention quelles seraient les conséquences pour la Russie d’une dissolution de la zone Euro.

Cette dernière pourrait être déclenchée par plusieurs événements: un échec des négociations actuellement en cours en Grèce, un changement politique en Italie (survenant après les élections régionales de ce printemps), ou un retrait des investisseurs  » hors zone-Euro  » survenant à la suite d’une forte inquiétude sur les pays dits  » périphériques « , à la suite de la victoire possible en Espagne de Podemos au début de l’automne. Notons ici que ces divers scenarii ne sont nullement exclusifs l’un de l’autre. Nous serions alors confrontés à une succession de crises entraînant la sortie, de proche en proche, de plusieurs pays. La question se posera de savoir à partir de quand le gouvernement français prendra la décision de sortir de l’Euro. Économiquement, il est clair que la sortie soit de l’Espagne soit de l’Italie, rendra impérative pour la France de quitter la zone Euro.

Les effets d’une dissolution de la zone Euro pour la Russie

Si la zone Euro est dissoute, voire simplement  » suspendue  » (et l’on sait que l’on raffole à Bruxelles et dans d’autres capitales de ces euphémismes) sine die, on reviendrait aux monnaies nationales. Ce processus s’accompagnerait de dévaluation (pour les pays souffrant de problèmes de compétitivité) et de réévaluation pour les pays ayant un excès de compétitivité. En fait, c’est bien l’impossibilité actuelle de procéder à des dépréciations ou des appréciations des monnaies qui est l’une des causes de la récession que connaissent nombre de pays de la zone Euro.

On voit, sur le graphique 1, où l’on a reporté les évolutions du coût unitaire de la main d’œuvre depuis 1999 (soit depuis la création de l’Euro), que des écarts importants se sont constitués par rapport à l’Allemagne. La correction de ces écarts implique soit des baisses de salaire, qui provoqueraient une forte contraction de la demande intérieure dans ces pays, soit une dépréciation de leurs monnaies. En fait, cette dépréciation pourrait aller de —10% pour le Portugal à —25% pour l’Italie. Il est par contre probable que le Deutschemark se réévaluerait dans des proportions importantes. Cela aurait immédiatement des conséquences importantes pour le commerce extérieur de la Russie, rendant les produits allemands plus chers, et les produits français et italiens moins chers. Par ailleurs, permettant alors à une grande partie de l’Europe de renouer avec la croissance, une dissolution de l’Euro aurait des effets d’entraînement très bénéfiques sur l’économie de la Russie. Cette dernière, après avoir  » importé  » la crise européenne depuis 2011, importerait sa croissance retrouvée.Vers une coopération étendue entre la Russie et les pays européens?

La disparition de l’Euro ne veut pas dire qu’il n’y aurait plus de coordination entre les pays européens. Cette coordination resterait nécessaire à la suite d’une dissolution, même conflictuelle, de la zone Euro. Cette coordination s’imposera tout d’abord au sujet du contrôle des capitaux qui devra être envisagé dans les deux à trois ans après la dissolution de la zone Euro. Il faudra à la fois éviter des sorties importantes et brutales de capitaux que des entrées tout aussi massives qui auraient comme effet de déstabiliser les parités atteintes par les différentes monnaies. Le contrôle des capitaux apparaît comme un élément clef de la politique de  » cible de change  » qui deviendra l’un des principes de la politique de la Banque Centrale dans chaque pays.

 

Mais, ce contrôle des capitaux sera aussi important pour permettre à la Banque Centrale (en France, la Banque de France) de retrouver une large autonomie pour la fixation des taux d’intérêts. Cette coordination s’imposera aussi, et assez rapidement, quant aux objectifs de la politique de change. Il faudra laisser une certaine flexibilité aux divers taux de change, à la fois parce que le niveau d’inflation structurel est différent selon les pays, parce que les gains de productivité et l’évolution des salaires seront eux aussi différents, et enfin parce qu’un pays pourrait connaître un  » choc exogène  » important, imposant une dépréciation extraordinaire de sa monnaie. Notons que le système de change sera d’autant plus stable que le contrôle des capitaux sera maintenu. L’une des leçons des crises spéculatives qui sont survenues lors du Système Monétaire Européen dans les années 1990 est que la liberté totale des capitaux est contradictoire avec un système de coordination. La Russie pourrait alors avoir intérêt à s’associer à ce mécanisme de coordination et de contrôle des changes. Le point est important. Une Europe  » post-Euro  » serait bien plus prête à accepter une coopération monétaire avec la Russie.

La Russie et l’Europe dans le système monétaire international

Mais, cette coopération entre les pays européens et la Russie trouverait un autre terrain de développement. A terme, imaginer une monnaie commune assurant les transactions entre l’Europe et le reste du monde, transactions commerciales et financières, a du sens. Cette monnaie n’existerait que comme un  » panier de monnaies  » des pays qui accepteraient de faire partie de ce système. C’est ainsi que fonctionnent les Droits de Tirage Spéciaux du FMI. Cette  » monnaie commune  » pourrait servir de monnaie de réserve aux Banques Centrales des pays européens, mais aussi au niveau international. De ce point de vue, il y a une véritable attente dans les pays dits  » émergents  » d’une monnaie qui soit une réelle alternative au dollar. L’Euro n’a pu que très imparfaitement remplir ce rôle, en raison des problèmes liés à sa conception même. Il n’a jamais dépassé 26% des réserves des banques centrales et il est aujourd’hui au troisième rang, derrière le Dollar et le Yuan, comme monnaie de transactions financières. De ce point de vue, il faut reconnaître le relatif échec de l’Euro sur le terrain de l’affirmation d’une monnaie internationale. Une  » monnaie commune « , débarrassée des problèmes intrinsèques à l’Euro, pourrait sans doute mieux s’affirmer. Ici encore, on voit l’intérêt de la Russie à une telle évolution. Adossée à une monnaie commune européenne, le Rouble pourrait bien mieux jouer son rôle de monnaie régionale de réserve dans les pays de l’ex-URSS, et supplanterait complètement le Dollar.
On le voit, la fin de l’Euro ouvrirait de nouvelles perspectives de coopération entre la Russie et les pays de l’ex-zone Euro. La crise qui semble désormais s’annoncer doit être dès lors vue comme une immense opportunité, tant pour les pays qui souffrent aujourd’hui de l’Euro que pour la Russie.

Jacques Sapir